Karim Meskia – Wello Magazine http://wellomag.com Le magazine qui te parle d'autre chose. Sat, 24 Dec 2016 20:59:15 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.7.3 Beat Generation #2 : De la route au cinéma https://wellomag.github.io/beatgeneration-2/ Mon, 01 Aug 2016 17:49:08 +0000 https://wellomag.github.io/?p=1896 Dans la première partie du dossier concernant le mouvement beat , nous sommes remontés aux sources du courant hipster. Dans cette dernière partie, nous allons faire un rapprochement entre la Beat Generation/Hipster/Hippie et le cinéma. Nous essayerons, tous ensemble, main dans la main, à la queue leu-leu, d’interpréter le fond de quelques films choisis soigneusement et de […]

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Dans la première partie du dossier concernant le mouvement beat , nous sommes remontés aux sources du courant hipster. Dans cette dernière partie, nous allons faire un rapprochement entre la Beat Generation/Hipster/Hippie et le cinéma. Nous essayerons, tous ensemble, main dans la main, à la queue leu-leu, d’interpréter le fond de quelques films choisis soigneusement et de dévoiler l’esprit beat qu’ils dégagent.

Pour lire la première partie du dossier consacré à la Beat Generation, clique n’importe où sur cette phrase, ça va t’y emmener, tu verras c’est magique.

Il y a des milliers de films qui traitent de la Beat Generation. Il y a des mauvais, mais il y a surtout des bons, comme Le Festin nu de David Cronenberg, une adaptation du roman éponyme de William S. Burroughs, réputé inadaptable. Cronenberg nage depuis un bout de temps dans le body horror, et avec Le Festin nu il cumule un nombre colossal de WTF par plan : des insectes imm(onde)enses, des créatures qui ressemblent à l’intérieur d’un sphincter et de la drogue, bien évidemment, parce que ces atrocités sont le fruit d’un bad trip. Maintenant, mon enfant, tu sais à quoi ressemble un bad trip : à un anus qui parle. Alors pas touche à la gue-dro.

Le Festin nu peut être beat indépendamment du roman. Sa construction perturbante, déjantée et inclassable permet au film de se détacher de ce que faisait le cinéma rationnel pour offrir une nouvelle définition absurde ou plutôt abstraite du 7ème art. L’univers de Cronenberg est un art absurde à part entière et avec cette adaptation, il confirme la possible fusion entre l’irrationnel et le bon sens. Pour faire simple, le rêve est souvent difficile à raconter, un bad trip aussi, eh bien ce film défie la difficulté pour titiller l’impossible afin de pouvoir raconter ce « rêve ».

Le Festin nu est une adaptation d’un roman qu’on considérait comme beat. Je dis bien « considérait », parce que Burroughs refusait qu’on l’assimile à ce mouvement juste parce qu’il était ami avec Kerouac et Ginsberg. Et sinon, un film, peut-il être beat sans être une adaptation d’un livre issu de la Beat Generation ? Ce à quoi je réponds : « OUI ! » Bon, ne nous emballons pas et voyons voir ça.

Sur la route
Commençons par le road-movie. Un genre toujours en mouvement, qui explore l’infini et qui vient de nulle part en allant vers l’inconnu. En gros, dans le road-movie, le point A et le point B ne sont pas le point de départ et le point d’arrivée du héros, mais plutôt le point de fuite et le là-bas, le je-ne-sais-où, mais fuyant quand-même. Le road-movie devient un genre grâce à Easy Rider de Dennis Hopper, un film qui participe, en même temps, à la naissance du Nouvel Hollywood, mais ça c’est une autre question.

Dans ce film, les deux protagonistes décident de quitter Los Angeles en allant participer au carnaval de la Nouvelle-Orléans. Sur leurs choppers (motos), ils traversent l’Amérique profonde et font des rencontres inattendues qui pimenteront leur récit. On peut considérer ici la route comme étant un personnage à part entière. Elle participe à l’évolution du duo tout au long de la traversée. Le personnage de la route, qu’on appellera ici l’« Imaginaire » intervient et acte en usant des rencontres comme points d’attache ou fil conducteur pour faire avancer l’histoire. L’Imaginaire (qui est ? LA ROUTE ! Faut suivre, mon gars.) les pousse vers l’avant, à une quête de soi. Le personnage qu’incarne Peter Fonda, Wyatt a.k.a Captain America, dit à un moment donné du film, en affirmant n’avoir jamais voulu être quelqu’un d’autre que lui-même : « Well, I’am just getting my thing together », il veut se retrouver, cela montre en lui une envie de se libérer. Ce détachement de l’étroitesse entrera en jeu une fois sur la route. Dans cette dernière, il renouera des liens avec la nature en se renonçant à la civilisation.

Encore une fois, comme chez la Beat Generation, on retrouve dans Easy Rider un refus du capitalisme et du libéralisme américain. La rencontre des deux protagonistes avec George Hanson, interprété par Jack Nicholson, permet d’aborder cette question du libéralisme et de la liberté individuelle.

C’est très dur d’être libre lorsqu’on est acheté et vendu sur le marché. Bien sûr, ne leur dites jamais qu’ils ne sont pas libres, parce qu’alors ils vont se mettre à tuer et estropier pour prouver qu’ils le sont. Pour sûr, ils vont vous parler, et parler, et parler encore de droits individuels. Mais lorsqu’ils voient un individu libre, ça leur fout les jetons.

Cette réplique donne l’image mesquine sur laquelle l’Amérique s’est construite, que la Beat Generation et les hippies voulaient déconstruire.

Quant au refus du capitalisme, il se résume dans la réplique courte et précise de Wyatt : « We blew it ! » Il répond : « On a déconné ! » à Billy après que ce dernier lui ait dit : « On y est arrivé. On a de l’argent et on est libre. On est riche Wyatt. On peut passer notre retraite en Floride. » On comprend alors qu’ils ne se sont pas retrouvés, comme le voulait Wyatt. Leur quête de soi, leur point B, était un échec, puisque comme vous le savez tous, l’argent, eh ben il ne fait pas le bonheur !

Enfin, Easy Rider permet de mettre en images le rêve américain et l’Amérique profonde décrite par les beats dans leurs œuvres. Une Amérique conservatrice, raciste par moment, mais embellie par la classe populaire et contre-culturelle, mais surtout une Amérique mortifère.

Vas-y, fais tourner !

On a parlé dans la première partie du dossier, d’une Beat Generation plutôt angélique, un mouvement jovial, qui se tapait des road trip pour assoiffer l’envie de s’évader. Mais cette envie de s’évader ne s’étanchait pas que grâce aux road trip. La drogue occupait une place non négligeable chez les beats (ou beatniks, appelez-les comme vous voulez). Il y avait les acid test plus tard chez les hippies, des étranges expériences psychédéliques qui ne se finissaient pas souvent dans la joie et la bonne humeur. Mais avant les acid test, le LSD, la marijuana, ces drogues qui stimulent le chill et la lenteur, il y avait une amphétamine conçue au départ pour soigner les troubles respiratoires et qu’on appelait la Benzédrine. Cette drogue, qui booste l’énergie créative, était populaire dans les années 20 et 30 et a influencé un bon nombre d’artistes. Dans les années beat, malgré son lent déclin, les beatniks la consommaient régulièrement pour reproduire ses effets. D’ailleurs, la légende raconte que Sur la route a été écrit sous l’effet de Benzédrine et que Miles Davis, maître incontesté du bebop et du jazz modal, était un consommateur fervent de ce décongestionnant.

La drogue, donc, était une source d’inspiration, un sujet de production artistique. Certains ont réalisé des œuvres sous l’effet de celle-ci, d’autres pour l’effet de cette dernière. Allen Ginsberg en parle dans son magnifique soliloque Howl. William S. Burrough écrit Le Festin nu sous l’influence de celle-ci et s’il n’y avait pas de drogue, on ne connaîtrait jamais l’incroyable histoire d’un écrivain-poète-toxicomane-criminel raté nommé Herbert Huncke. Pionnier des droits homosexuels, ce mec avait tout pour lui, mais il n’a pas su comment en profiter. Herbert est considéré comme ayant inventé l’expression qui a finalement décrit toute une génération en utilisant le terme « beat » dans son Huncke’s Journal pour décrire une personne très pauvre, sans perspectives de vie et qui survit au jour le jour. Herbert Huncke est donc un personnage clé de la Beat Generation, un laissé-pour-compte qui a suscité la sympathie du trio beat, des jazzmen (il était ami avec B. Holliday, C. Parker et D. Gordon) et de Jerry Garcia, membre de The Grateful Dead, qui pour anecdote payait le loyer de Huncke alors qu’il ne l’a jamais rencontré.

Donc, pourquoi la drogue ? Je vous réponds : « Parce que Drugstore Cowboy. » Mais avant de parler de Drugstore Cowboy, jetant un coup d’œil sur son réalisateur. Gus Van Sant (ou GVS pour les intimes), est probablement le plus beat des réalisateurs. Sa filmographie déborde de clins d’œil à la Beat Generation. Son premier film, Mala Noche, un petit drame indépendant porté par des acteurs non-pro, était l’adaptation d’un récit autobiographique éponyme d’un certain Walt Curtis, un proche du mouvement beat. L’idée de Mala Noche lui venu à l’esprit sur le tournage de Proprety, un film qui met en scène des artistes de la Beat Generation, et GVS était ingénieur du son sur ce film. Quelques années plus tard, Gus Van Sant met en scène River Phoenix et Keanu (« Jesus ») Reeves dans My Own Private Idaho, un film qui suit les pérégrinations de deux tapins-toxicomanes qui traversent l’Amérique en se prostituant pour survivre. L’histoire est moche, mais le film est beau. Par son esthétique, il rend hommage à l’utopie beat par ses routes à perte de vue et par son approche de la sexualité. My Own Private Idaho est aussi beat grâce à ses personnages, on peut les considérer comme des archétypes miroir de ce qu’était les beatniks des années 50 : des homosexuels prêts à fracturer la bienséance, des junkies bourgeois qui fréquentaient le milieu populaire parce que c’était là qu’on trouvait l’adrénaline, des garçons en moto qui transpiraient la poussière dégagée par le ronflement des choppers (Easy Rider, toi-même tu sais, wesh !), etc.

Le road movie, Gus Van Sant le réitère une nouvelle fois dans Even Cowgirls Get the Blues. Plus comique, plus western et du côté lesbien de l’homosexualité cette fois-ci. Dans ce film, GVS permet à la Beat Generation et au road movie d’avoir son icône féminine. Il met en scène un personnage féminin, Sissy Hankshaw, joué par Uma Thurman, qui souffre d’une malformation des pouces. Et qu’est-ce qu’on fait quand on a une malformation des pouces ? Eh ben, on fait de l’autostop, la passion dont se consacre Sissy.

Le cinéma GVS est une fresque qui regorge de traces explicites de ce qu’était la Beat Generation : Harvey Milk hippie-beat par son contexte et par le militantisme de son personnage réel, qui défendait les droits des homosexuels et la liberté individuelle au passage ; Gerry aussi était beat à travers son esthétique, l’errance et le processus d’évolution de ses personnages au fil de l’histoire.

Puis, il y a Drugstore Cowboy, un film qui se frotte à la drogue avant Trainspotting et Requiem for a Dream. Drugstore Cowboy avant d’être un film c’était un livre, un livre écrit par un auteur assez intéressant : James Fogle. Et James Fogle avant d’être un auteur c’était un toxicomane et un criminel multirécidiviste, devenu écrivain de polars en découvrant la littérature en prison. Gus Van Sant se saisit de ce roman pour réaliser son deuxième film et plonge ainsi le spectateur dans une expérience étrange : leur faire aimer des toxicomanes qui n’hésiteraient pas à leur couper la gorge pour un soupçon de drogue. Parce que les personnages du film sont tout sauf des têtes d’anges, si on se réfère à la vraie histoire de James Fogle. Mais au lieu de dresser un portrait terrifiant des protagonistes, Gus Van Sant s’interroge sur les vraies raisons qui poussent l’humain vers l’inhumain.

On trouve aussi chez Gus Van Sant dans ce film un éloignement du pathos, à rendre le toxicomane vulnérable ou encore malveillant. Il ne cherche pas à condamner la toxicomanie ou à pousser les gens à la drogue, mais il encourage simplement le spectateur à assumer ses actes.

On a parlé un peu plus haut du point A et du point B, le point du départ et celui de l’arrivé. Wyatt, dans Easy Rider, son point d’arrivé était un échec. Et la drogue peut finir dans un point d’échec aussi, dans ce qu’on appelle l’overdose, mais cette histoire est souvent ressassée par des clichés qui montrent le toxico comme une espèce rebus qui finit souvent au fond du trou, et Drugstore Cowboy est là pour briser la règle. Il offre de l’espoir, où la drogue n’apparaît pas uniquement comme une fascination ou encore comme une souffrance, mais comme une conséquence d’une vie perturbée venant pour calmer les douleurs, jusqu’à sa fin certaine, overdose peut-être, mais rédemption surtout.

Enfin, on note le petit rôle de William S. Burroughs en vieux prêtre camé, qui ancre le film dans une réalité beaucoup plus cruelle en montrant que tout le monde peut y sombrer, notamment les plus religieux d’entre nous, ceux qui sont sensés montrer le bon chemin.

Le monde était fou, quand on songeait qu’une majorité pleine de préjugés trouvait normal et même nécessaire que ceux dont elle désapprouvait le comportement soient punis – une réprobation souvent due à un lavage de cerveau opéré par des requins qui voyaient la justice comme moyen d’augmenter leur fortune ou leur pouvoir. Mais il y avait pire : le petit fonctionnaire qui n’avait pas grand-chose à gagner. Celui-là pouvait condamner une multitude de gens à la détention dans des conditions déplorables sans que cela lui pose le moindre problème de conscience, simplement pour conserver son emploi de gratte-papier.[1]  

GVS, la Beat Generation te remercie.

L’Hollywood nouveau

Nous avons évoqué le Nouvel Hollywood un peu plus haut quand on s’est penché sur Easy Rider. Pour faire bref, le Nouvel Hollywood rassemble une poignée de cinéastes sous la bannière d’un mouvement cinématographique qui exerce entre les années 60 et 80. Le Nouvel Hollywood brise les règles établies par l’âge d’or hollywoodien et inscrit le cinéma dans la contre-culture.

Le Nouvel Hollywood donne le pouvoir de la création aux réalisateurs, contrairement au vieil Hollywood pris par les grands studios et les liasses des producteurs. Ce pouvoir de création permet aux réalisateurs de s’affranchir de la bien-pensance pour toucher des sujets tabous censurés par le cinéma classique, comme les magouilles politiques, la corruption, la violence, le droit à la parole aux autochtones des Amériques et surtout la sexualité. Et parmi les réalisateurs révélés par le Nouvel Hollywood on peut citer quelques uns comme Terrence Malick, Brian de Palma, Arthur Penn, Richard C. Sarafian, Georges Lucas, Stanley Kubrick ou encore Dennis Hopper (Easy Rider, toi-même tu sais, wesh !2) Ces réalisateurs s’inspirent beaucoup du cinéma européen et s’inscrivent dans la même lignée que la Nouvelle Vague et le néoréalisme italien.

En parlant du néoréalisme italien, il y a un réalisateur – qui n’a rien à voir avec le néoréalisme (j’en parle parce qu’il est italien) – qui a inspiré un bon nombre de cinéastes et qui inspire encore aujourd’hui. Si je vous dis La Nuit, Femmes entre elles, Le Cri, Blow-Up, vous me dites ? Une partouze… mais en fait pas du tout ! Je parle évidemment de Michelangelo Antonioni.

Michelangelo Antonioni, pour ceux qui ne le connaissent pas, je vous recommande cette rétrospective de la carrière du bougre du cinéma italien réalisée par Blow Up, l’émission d’Arte. Je vous laisse 5 minutes et on reprend.

Ce qui nous intéresse ici chez Michelangelo Antonioni c’est son court parcours hollywoodien, qui se résume à un film, mais pas n’importe lequel. Déjà c’est une expérience qu’il faut ressentir tellement c’est beau et puis il correspond parfaitement au sujet que nous traitons ici (à savoir la Beat Generation, pour ceux qui se sont perdus), son influence sur le cinéma et la contre-culture. Ce film porte comme titre l’endroit où la majorité du film a été tourné : Zabriskie Point, le parc national de la vallée de la Mort, donc il s’intitule ? Zabriskie Point, bien.

Zabriskie Point est la rencontre de deux êtres fusionnels qui s’échappent de la civilisation pour revivre, en quelque sorte, le mythe du bon sauvage, du retour à la nature, une nature sèche et poussiéreuse en ce qui concerne le film d’Antonioni. Ce retour à l’état sauvage pour explorer ses chakras était un des points majeurs de l’utopie hippie, cultivée auparavant par le précurseur, la Beat Generation.

zabriskie-point-01-gMark Frechette et Daria Halprin dans Zabriskie Point

Le film s’ouvre sur une scène qui résume à elle seule ce qu’étaient les États-Unis des années 60 à savoir un « État fasciste » : une manifestation d’étudiants qui s’opposent à l’individualisme bourgeois, elle tourne au vinaigre : affrontements physiques, décès, omniprésence policière. Cette partie du film offre la parole aux étudiants pour exprimer leurs revendications. Le décès d’un étudiant noir, puis d’un policier pousse Mark, un des protagonistes du film interprété par Mark Frechette, à s’enfuir, persuadé que l’on croit que c’était lui le meurtrier.

On revient donc une nouvelle fois à nos points A et B : le départ de Mark commence à partir d’un point de fuite, d’abord par peur et ensuite par envie, et finit dans un point que je considère comme la représentation cinématographique de ce que peut produire un texte littéraire sur l’idée de l’errance et de la béatitude rêvé par les beatniks et par l’utopie hippie : euphorie.

La rencontre de Mark avec Daria dans le désert marque le début d’une histoire d’amour. Cette dernière, racontée d’une manière fantasmagorique, permettant au couple de sillonner l’idée de la nature sauvage et du retour aux origines telle qu’elle est rêvée par les beatniks et les hippies. Le rêve et le désert leur offrent un lieu de renaissance, Mark et Daria deviennent alors Adam et Eve et peuplent leur imagination d’autres couples explorant leurs corps sous des couvertures de sable. Mais le rêve s’arrête là quand Mark, libéré de ses regrets, apaisé, décide de retourner à la civilisation. Sa béatitude retrouvée sera arrachée par la suite par les gardiens de la paix ! Pouvons-nous donc dire que Zabriskie Point n’est pas un modèle d’optimisme ? Que l’utopie beat sera toujours arrachée par la civilisation des grandes enseignes ? Antonioni avait déclaré : « Zabriskie Point représentera pour moi un engagement moral et politique plus évident que celui de mes films précédents. Je crois que le moment est venu de dire ouvertement les choses. »[2]

Zabriskie Point nous apprend que la violence ne réalise pas forcément les résolutions. Il nous montre aussi que les échappées permettent de se ressourcer. Les exploits érotiques sublimés par les envolées planantes du fond sonore des Pink Floyd ne sont pas là que pour l’esthétique, cet amour reprend en image le « Make love, not War » des hippies et l’opéra explosif de la villa luxueuse rêvée par Daria est une réponse radicale au monde arrogant dans lequel on vit.

Enfin, reposons une nouvelle fois la question : Zabriskie Point, est-il un film optimiste ? Réponse : « Je ne laisserai pas le spectateur libre de tirer ses conclusions, mais que je chercherai à lui communiquer les miennes. »[3]

Finalement, tout film peut être beat à sa manière : par le sujet traité, par la manière dont il traite un sujet, par le message qu’il essaye de transmettre, etc. L’influence du mouvement se ressent dans l’approche qu’entreprend un réalisateur pour donner de l’âme à son film et la Beat Generation est un parfait manuel à suivre pour jaillir de la vivacité dans une œuvre cinématographique.

Mon approche personnelle dans l’interprétation de ces quelques films choisis montre aussi que le spectateur est important dans l’exégèse d’un movie. Il rajoute un sens personnel à une œuvre qui devient ainsi une œuvre participative. Donc un film peut être beat pour les yeux de quelqu’un et absolument pas aux yeux des autres. On peut aussi expliquer cela par la contextualisation : un film acquière une interprétation à partir du contexte dans lequel il a été diffusé. Exemple : El Topo d’Alejandro Jodorowsky, passé d’une œuvre fictionnelle indépendante à une œuvre fictionnelle indépendante-métaphysique-sensationnelle-abstraite-culte grâce à sa diffusion en tant que Midnight movie…


Sur ces belles paroles subjectives, nous marquons la fin du dossier Beat Generation. J’espère que vous avez bien kiffé, si c’est le cas faites-le nous savoir ! Et sinon, on vous encule embrasse.

Pour lire la première partie du dossier consacré à la Beat Generation, clique n’importe où sur cette phrase, ça va t’y emmener, tu verras c’est magique.

 


[1] FOGLE, James, Drugstore Cowboy, Editions 13e note, 2011, p. 84.

[2] Cinema Nuovo, N° 7-8, 1968.

[3] Ibid.

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Beat Generation #1 : Les prémisses de l’Hipster https://wellomag.github.io/beatgeneration-1/ Wed, 29 Jun 2016 20:34:46 +0000 https://wellomag.github.io/?p=1924 Et si tout se faisait grâce à la spontanéité ? Comme écrire un livre, réaliser un film ou se faire prendre en photo, parce que oui, on le sait tous « se taper la pose » ne réussit pas souvent les photos… Ô nom de Dieu mon intro quitte l’autoroute. Bon, l’impulsivité pousse l’individu à entreprendre des quêtes […]

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Et si tout se faisait grâce à la spontanéité ? Comme écrire un livre, réaliser un film ou se faire prendre en photo, parce que oui, on le sait tous « se taper la pose » ne réussit pas souvent les photos… Ô nom de Dieu mon intro quitte l’autoroute.

Bon, l’impulsivité pousse l’individu à entreprendre des quêtes qu’il réalisera par la suite dans la spontanéité, comme l’envie d’aller au-delà du dépaysement. Et cela permet au quêteur d’en ressortir nouveau, comme l’explique si bien Simone Vierne.

Le voyage conçu comme une quête a un but, qui va au-delà du dé-paysement, même si le voyageur n’en est pas toujours conscient : il s’agit pour lui de transcender l’humaine condition, en touchant comme Ulysse aux portes de la mort, ou comme Énée en descendant aux Enfers, et d’en ressortir autre, selon un schème initiatique bien connu.[1]

Dans la littérature, on retrouve moult exemples qui traitent de la quête, du voyage et du dépaysement. On citera par exemple Le Seigneur des anneaux dans lequel Frodon doit non seulement entreprendre un voyage jusqu’à la Crevasse du Destin pour détruire l’Anneau et en combattant au passage toutes les forces extérieures du mal, mais aussi combattre les influences corruptrices qu’exerce l’Anneau sur lui. L’Odyssée d’Homère aussi en est un modèle. Et là, je vois ce que vous dîtes : « Pourquoi nous a-t-il parlé au début de la spontanéité ? » On y arrive.

Cette spontanéité et impulsivité étaient la marque de fabrique de plusieurs artistes. Des livres ont été écrits dans l’impulsivité, des films ont été réalisés dans la spontanéité. Sur la route de Jack Kerouac en est un, il n’a pas été écrit entre quatre murs sur un carnet bien propre, mais sur la route, sur un rouleau de papier et le tout dans la spontanéité. Les Idiots n’a pas été réalisé en suivant des règles bien précises, une doctrine graphique imposante, non. Bien qu’il soit réfléchi – parce que le film est tout sauf idiot – Lars von Trier a choisi son instinct (et en même temps crée le Dogme 95) pour accoucher d’un film qui défie les lois du politiquement correct et du lobby visuel.

En parlant de Sur la route de Jack Kerouac, la quête et la spontanéité ont contribué à la naissance d’un mouvement révolutionnaire de la contre-culture. Ce mouvement fume de la marijuana, joue du jazz et écrit des lignes psychédéliques, ce mouvement c’est … roulement de tambour… La Beat Generation.

La Beat Generation suscite des curiosités quant à sa façon d’exister. Pendant que certains considéraient cette génération comme étant « à la rue, battue, écrasée, au bout du rouleau » Kerouac, à Robert Lowell « dans la vieille église où je fus confirmé et je me suis agenouillé […], et brusquement j’ai compris : beat veut dire béatitude, béatitude. »[2] Il a trouvé le sens qu’on devrait retenir de cette génération : euphorique.

Tout ça c’est beau, mais qu’est-ce que vous en dites si on se plongeait un peu plus dans l’univers psychédélique de la Beat Generation ? Oui ? Non ? De toute façon, c’est mon article, je fais ce que je veux.

 

Qu’est-ce que c’est donc La Beat Generation ? Qui sont les membres de ce mouvement ? Qui sont les beatniks ? Ce n’est pas évident de définir ce mouvement. Ces derniers ne partageaient pas entre eux la même définition, et il y en certains qui ne se considéraient pas comme beat, notamment William S. Burroughs qui refusait d’être assimilé à ce mouvement juste parce qu’il était ami avec les fondateurs. Dans Sur la route de Jack Kerouac (oui, encore une fois) on retrouve un extrait qu’on pourrait considérer comme une description des beatniks.

Les trottoirs grouillaient d’individus les plus beat du pays, avec, là-haut, les étoiles indécises du sud de la Californie noyées par le halo brun de cet immense bivouac du désert qu’est L.A. Une odeur de shit, d’herbe, de marijuana se mêlait à celle des haricots rouges du chili et de la bière. Le son puissant et indompté du bop s’échappait des bars à bière, métissant ses medleys à toute la country, tous les boogie-woogies de la nuit américaine. Tout le monde ressemblait à Hunkey. Des nègres délirants, portant bouc et casquette de boppeurs, passaient en riant, et derrière eux, des hipsters chevelus et cassés, tout juste débarqués de la Route 66 en provenance de New-York, sans oublier les vieux rats du désert, sac au dos, à destination d’un banc public devant le Plaza, des pasteurs méthodistes aux manches fripées, avec le saint ermite de service, portant barbe et sandales. J’avais envie de faire leur connaissance, à tous, de parler à tout le monde.[3] 

Tous des beats, perdus entre rêve et réalité, et inspirant l’intrigue, l’étrangeté, le renouveau. Kerouac en voit une inspiration donc, quant à Ginsberg des « hipsters à tête d’ange ». On peut les considérer comme des anticonformistes, ils ne se pliaient pas à la règle et refusaient l’idéologie de la société de consommation américaine des années 50. C’est un mouvement de rébellion culturelle, avant tout littéraire puis universel, représenté au début par trois grandes personnes, à savoir Kerouac, Ginsberg et Burroughs.

Prémisses et création

Tout a commencé par des lettres que s’envoyaient Ginsberg, Kerouac et Burroughs. Ces lettres ont provoqué en eux l’envie de partir dans une quête (Tu vois ? Tout est relié). Ils se sont donc lancés dans une virée à travers l’Amérique. Une aventure qui leur permettra de découvrir le vrai visage du pays de la « Liberté ». Ils feront des rencontres improbables, et par là naquit l’envie d’écrire le peuple, la société et la rébellion. De crier tout haut, ce que les autres ne pensent guère !

En découvrant la société de consommation américaine, les beats se sont mis à déconstruire le politiquement correct afin de paraître vrai et ne plus se cacher derrière le masque hypocrite du mensonge. La Beat Generation « était donc tenue d’être une génération de révolte sociale, de désaffiliation, qui devait soit détruire les valeurs traditionnelles soit les tourner en ridicule. La Beat Generation représente de ce fait un phénomène de société de premier plan. »[4] Tout un mouvement qui a su s’imposer dans un « continent » capitaliste défiant les lois des leaders Wallstreetiens. Ils sont à l’origine de la libération sexuelle, symboles de la contre-culture qui a ouvert le champ aux hippies et aux hipsters.

Quant à la définition exacte de « Beat Generation » le mouvement cultive l’ambiguïté, les principaux protagonistes de ce mouvement n’auraient jamais imaginé se rassembler sous cette bannière. C’était un journaliste qui a été à l’origine du qualificatif de Beat Generation. Puis vient l’envie de définir ce mouvement. S’agit-il du second grand mouvement religieux en Occident, comme l’avait déclaré Kerouac dans le magazine Life ? Les beatniks, sont-ils des « membres de la génération qui apparaît après la Seconde guerre mondiale qui affectent le détachement des formes et responsabilités morales et sociales, sans doute à cause de leur déception. »[5] ? Ou encore, sont-ils des « membres de la génération apparue avec la Seconde guerre mondiale, et la Guerre de Corée, qui se réunirent pour une détente des tensions sociales et sexuelles et épousèrent l’idée contre l’embrigadement, pour la désaffiliation mystique et des valeurs de la simplicité matérielle, sans doute comme résultat de la désillusion causée par la Guerre froide. »[6] ? Bou kistiou… Pour ne pas se perdre, on peut définir, subjectivement bien sûr, ce mouvement comme un phénomène littéraire et contre-culturel dynamique visant à déconstruire les règles établies par la bienséance afin de rendre les faits plus véridiques, bruts, crus, mais plausibles. Et si on en croit la réponse de Kerouac, cette déconstruction de la bienséance est une forme de contestation, conséquence de leur déception de la société capitaliste qui vise la surconsommation en prenant l’humain comme produit.

Le beat précurseur

La Beat Generation inspire encore aujourd’hui, c’est un phénomène qui s’est répandu sur plusieurs supports culturels. Il a contribué à la révolution culturelle en influençant des mouvements devenus des styles de vie.

L’hipsterisme qu’on connait aujourd’hui et celui des années 40 et 50 sont différents. Aujourd’hui, la culture hipster est résumée à un style de vie, beaucoup plus vestimentaire, lié à une mode ou à la manie de vouloir faire les choses différemment. Quant au hipster des années 40 et 50 il se caractérise par « une véritable force spirituelle »[7], une génération d’une « certaine Amérique, émergente et itinérante, qui glande, fait de l’auto-stop, se déplaçant partout. »[8] La culture hipster était aussi un truc de Blancs à cette époque-là. Très, très loin du Klu Klux Klan, le mouvement hipster de ces années-là était une communauté de blancs amateurs du bebop, qui fréquentaient des musiciens afro-américains, puis le terme « hipster » fut popularisé par Harry Gibson à travers son album Boogie Woogie in Blue. En gros, si les hipsters étaient uniquement un style, ils seraient beaucoup plus zoot suit et bebop que chemise de bûcheron, barbe et deep-budha-bar-indie-house. C’étaient des « têtes d’anges brûlant pour l’antique connexion divine à la dynamo étoilée dans la machinerie de la nuit. » comme les avait définis Ginsberg dans un vers spirituel (ou sous benzédrines, à vous de voir) de son poème Howl.[9]

Frank Tirro propose dans les années 70, dans Jazz : A history, une définition claire de ce qu’était l’hipster. Dans un langage cru, comme était celui des beats, Tirro dresse un portrait existentialiste de cette génération transgressive qui suit les pas de la Beat Generation. Il transcrit par les lettres ce qu’Harry Gibson faisait à travers les notes hot jazz de son piano.

Le hipster est un homme souterrain. […] Il est amoral, anarchiste, doux et civilisé au point d’en être décadent. Il est toujours dix pas en avant des autres à cause de sa conscience, ce qui peut le conduire à rejeter une femme après l’avoir rencontrée parce qu’il sait où tout cela va mener, alors pourquoi commencer ? Il connaît l’hypocrisie de la bureaucratie, la haine implicite des religions, quelle valeur lui reste-t-il à part traverser la vie en évitant la douleur, surveiller ses émotions, “être cool” et chercher des moyens de “planer”.[10] 

Le mouvement hippie navigue dans le même fleuve que la culture hipster. Apparu aux Etats-Unis dans le quartier de Haight-Ashbury dans le San Francisco des années 60, il suit le fil principal de la Beat Generation et il reprend les fondements adoptés par les beatniks.

Les hippies sont généralement les baby-boomers[11] de l’après Seconde Guerre mondiale. Un contre-courant qui se mettait à dos à la société de consommation et rejetait les valeurs traditionnelles fondées par les anciennes générations.

Le mouvement hippie c’est toute une culture qui s’est développée autour des valeurs du partage, de la fraternité et surtout de l’amour. Il était à l’origine de la libération sexuelle qui faisait partie de l’utopie hippie. Le mot d’ordre était alors free love, ils reprennent d’ailleurs par la suite le slogan, issu de la guerre du Viêt Nam, « Make love, not War. » (« Faites l’amour, pas la guerre. ») pour manifester leur rejet de la violence et ainsi idéaliser le mythe du corps, de la nudité, qui symbolise l’innocence, la pureté et le bien-être.

Les hippies prônaient le besoin d’émancipation et d’ouverture à d’autres cultures, ce qui les a conduits à des road-trip qu’ils considéraient spirituels. C’étaient des voyages qui se faisaient généralement par bus baba cool ou par auto-stop. Les destinations hip étaient Amsterdam, Goa en Inde, le Katmandou, Londres ou encore l’Afghanistan. On retrouve alors le mythe de la route cultivé auparavant par la Beat Generation. D’ailleurs Sur la route et Les Clochards célestes de Kerouac servaient de guide à leur cheminement spirituel.

Woodstock, l’apogée de l’utopie beat

Bon, là, on arrive à la partie que je préfère le plus.

Les hippies ont apporté à la musique ce que Orson Welles a apporté au cinéma. Ce que les hippies ont produit comme musique prospère encore aujourd’hui. Les acid test ont donné naissance au rock psychédélique, à l’acid rock, puis a propulsé l’esprit utopique du contre-courant à l’apogée d’un festival raté, devenu culte aujourd’hui, le festival de Woodstock. With a Little Helps from My Friends, Star Spangled Banner, I Put a Spell on You ou encore Acid Queen et Soul Sacrifice, toutes étaient fredonnées sous acides sur les terres de Max Yasgur (propriétaire des champs où est organisé le festival de Woodstock) devant un public aussi sobre que Lemmy Kilmister (Si tu nous entends de là-haut : peace). Des titres devenus légendaires aujourd’hui.

Merci qui ?

Merci Dealer de mots d’abord, puis merci Beat Generation. On doit beaucoup à la contre-culture et comme on vient de le voir les beatniks ont contribué à l’émergence d’une génération révolutionnaire, réfléchie et qui ne fonce pas tête baissée. Cette génération révoltée a permis à l’art, qu’il soit écrit, peint ou filmé, de s’intéresser au précurseur ou à ses dérivés. Le cinéma notamment, qui s’est frotté plusieurs fois à la Beat Generation en essayant de retranscrire l’esprit beat à l’écran ou encore de s’inspirant de celle-ci pour pondre des œuvres beats indépendantes.


Pour lire la seconde partie du dossier consacré à la Beat Generation, clique n’importe où sur cette phrase, ça va t’y emmener, tu verras c’est magique.


Sources:

[1] VIERNE, Simone, « Des romans du Graal aux romans de Jules Verne : surgissements et éclipses du mythe de la Quête », in Loxia, 2004.

[2]KEROUAC, Jack, Vraie blonde et autres, Gallimard, Paris, 1998.

[3] KEROAUC, Jack, Sur la route (le rouleau original), Edition établie par Howard Cunnell, Gallimard, Paris, 2010, p. 274-275.

[4] GUIGOU, Elizabeth, « La Beat Generation et son influence sur la société américaine », in La revue des Anciens Elèves de l’Ecole Nationale d’Administration, numéro hors-série « Politique et littérature », 2003.

[5] Définition proposée par l’American College Dictionary.

[6] Définition rédigée par Jack Kerouac comme réponse à celle proposée par l’American College Dictionary.

[7] KEROUAC, Jack, « About the Beat Generation – Aftermath : The Philosophy of the Beat Generation », in Esquire, 1958.

[8] Ibid.

[9] GINSBERG, Allen, « Howl » in Howl and Other Poems, City Lights Books, San Francisco, 1956.

[10] TIRRO, Frank, Jazz : A history, Norton, New York, 1977.

[11] Personnes nées entre 1945 et 1965, période correspondant à un fort taux de natalité après la Seconde Guerre mondiale.

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Bouqlaoui l’asymétrique et l’ode aux bijoux de famille https://wellomag.github.io/bouqlaoui/ Wed, 30 Mar 2016 17:12:40 +0000 https://wellomag.github.io/?p=1927 *Ceci n’est pas une critique de Le miel de la sieste mais une interprétation personnelle de la fascination qu’exercent les testicules sur le récit d’Amin Zaoui. Connaissez-vous Anzar Afaya el-Kebir ? Anzar Afaya el-Kebir est fils de son père Anzar Afaya el-Kebir le grand. Tout le temps en rut, il hurle comme un loup égaré dans un […]

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*Ceci n’est pas une critique de Le miel de la sieste mais une interprétation personnelle de la fascination qu’exercent les testicules sur le récit d’Amin Zaoui.

Connaissez-vous Anzar Afaya el-Kebir ? Anzar Afaya el-Kebir est fils de son père Anzar Afaya el-Kebir le grand. Tout le temps en rut, il hurle comme un loup égaré dans un désert sourd à la tombée de la nuit. Anzar Afaya el-Kebir, amant des ânesses et des vieilles dames, vit à Bab-el-Kamar (La porte de la lune) – étonnante appellation constatait Ibn Khaldoun – au milieu de cinq sœurs dans l’œil d’Ibliss et de son frère Toufik le douillet.

Anzar Afaya el-Kebir n’est pas le plus beau de son village puisqu’il a un gros nez au milieu d’un visage osseux criblé de boutons d’acné. Il n’est pas le plus séducteur non plus, ce pouvoir est détenu par son oncle Wardane le menteur, mais il a une particularité particulièrement particulière : Anzara Afaya el-Kebir a une paire de roubignolles asymétrique, des couilles bizarres, des testicules disproportionnés, le droit étant plus volumineux que le gauche. Comme la nature ne fait pas les choses à moitié, il souffre d’une autre anomalie physique à cause de cette maudite boule : son oreille droite, qui correspond évidemment à sa cloche, est déréglée, frappée d’une otite chaque année, précisément le jour de son anniversaire. Ses burnes le penchent aussi légèrement sur sa jambe droite, celle qui porte la baloche la plus volumineuse. Ces testicules l’ont quand même dispensé d’EPS et du service militaire. Strike ! « Elles sont fortes, les couilles ! »[1]

Anzar Afaya el-Kebir, protégé de sa mère biologique Rabha Bent Alla et fils administratif de sa Khala Jouhra, est inscrit à l’école avec les documents de son défunt cousin. Prouesse bureaucratique réussie car son cousin portait le même nom que lui, il s’appelait lui aussi Anzar Afaya el-Kebir, mais plus maintenant puisqu’il n’est plus du monde des vivants. Le fait qu’Anzar est devenu, sous les yeux d’el houkouma (l’administration), le fils de son oncle Wardane et de sa tante Jouhra ne lui pose aucun problème, mais il se demande s’il devrait se comporter comme le frère de Malika, fille de Jouhra et Wardane, ou comme son cousin. Malika l’obsède mais pas autant que Anzar Afaya le défunt.

Anzar, est-il mort-vivant ou vivant-mort ? Est-il toujours lui ou est-ce qu’il est devenu l’autre, le Anzar Afaya el-Kebir le cousin défunt, que Dieu l’accueille en Son vaste paradis. Trouble d’identité dis-donc ! (Il n’est pas schizophrène, si c’est ce que vous demandez.) Entre Anzar Afaya el-Kebir le cousin défunt et Anzar le Dieu de la pluie, des mers et de l’eau chez les Berbères, Anzar Afaya le vivant ne sait plus qui il est. Depuis qu’il a enterré son cousin mort en lui, Anzar Afaya el-Kebir se demande si ce dernier avait lui aussi des testicules dissymétriques ou s’il en avait une paire tout court. Ces questions, il ne se les pose plus depuis que sa Khala Jouhra, qui adorait lui malaxer les roubignolles en murmurant des psalmodies, lui a affublé le sobriquet de Bouqlaoui, l’enfant aux testicules.

Une blessure se creuse de plus en plus profondément en moi. Cette situation me tourmente, m’affole ! Je deviens de plus en plus obsédé par mes couilles ! Je ne suis pas Anzar-moi ! Je suis Anzar-l’autre ! Plus le nom du mort suscite en moi de rejet, plus celui de Bouqlaoui, intelligemment choisi par Khala Jouhra, me séduit et me convient.[2] 

Mais comment faire pour fuir le fantôme du cousin quand on fête chaque année un/son anniversaire fictif ? Quand on possède une carte d’identité nationale verte avec sa photo, mais le nom d’un mort ? Certes le nom est Anzar Afaya, mais ce n’est pas le sien. Le nom, indépendamment de la personne qui le porte, a, à lui seul, un poids conséquent et quand on le porte, il nous rattache à notre famille. Il y a toute une Histoire derrière, construite par le « combat » des ancêtres pour que ce nom ne disparaisse pas. Freud dit que « le nom d’un homme est une des parties essentielles de sa personne, peut-être même de son âme. »[3] Alors porter le nom d’un mort peut peser lourd sur la conscience.

Anzar Afaya el-Kebir, Bouqlaoui l’asymétrique, le vivant, se considère comme dérangeur de morts. Quand il malaxe ses joyaux son esprit se perd dans des rêveries : il voit Malika, sa cousine ou sa sœur, peu importe. Il pense à l’ânesse, avec qui il a eu sa première expérience sexuelle. « Fantastique ! » se dit-il, « Elle était en chaleur, dès que je l’ai pénétrée, elle a tourné sa tête vers moi pour me fixer d’un regard doux, et je voyais pendre sa langue dans sa gueule pleine de bave. C’était fantastique ! »[4] Grotesque, vous vous dites ? Mais pas pour Anzar Afaya el-Kebir le vivant, qui, toujours en soupesant ses billes, pense à Anzar Afaya le mort et se dit :

J’étais devenu le mort vivant. J’habitais la peau d’un mort pour traverser ma vie de vivant, en vivant. J’avais réveillé mon cousin de son sommeil éternel. J’avais remué la terre de sa tombe. Je l’avais fait se retourner dans son lit tranquille.
Je suis un dérangeur de morts.[5]    

Anzar Afaya el-Kebir est-il hanté par le fantôme de son cousin ? Est-il l’enfant-spectre[6] ? Eh bien, Anzar Afaya trouve des réponses à ses questions en massant ses valseuses. Et le sobriquet de Bouqlaoui, comme nouvelle identité, efface ses doutes. Il remercie ainsi Khala Jouhra de lui avoir trouvé un nom.

Anzar Afaya el-Kebir ne pense pas à son anomalie comme un handicap, il porte ses testicules fièrement comme une Femen montrant ses seins. Ses baloches disproportionnées le distinguent des autres, surtout de son frère Toufik l’efféminé. On dit d’une personne virile qu’« elle a des couilles » et bien Bouqlaoui en a une plus grosse que l’autre. Il incarne, aux yeux de sa mère, la fierté masculine virile et absolue.

Anzar Afaya el-Kebir aime ses bourses. Il n’hésite pas à les couvrir de louanges. Ses divagations le transportent dans des dimensions où les couilles sont à l’origine des langues, contrairement à ce que disait Ferdinand de Saussure qui affirmait que le système linguistique venait du cerveau. « Au diable, de Saussure et ses théories ! »[7] Des dimensions où les prunes peuvent remonter dans le temps pour corriger le passé, ils forment ainsi le centre de la mémoire et donc grâce à eux on peut examiner les faits dans les détails.

Anzar Afaya el-Kebir, en jouant de ses prunes, se permet aussi des rêveries et des divagations. Il pousse loin l’expérience du conte, sûrement pas pour enfants ; Malika – sa sœur ou sa cousine, peu importe – telle une Shéhérazade, lui raconte ses rêves en frottant ses billes. Ne sont-elles pas ici les lampes magiques ? Dans ce cas-là, le génie a laissé place aux jubilations et aux fantasmes.

Mais ses couilles malformées suggèrent aussi la solitude. Anzar Afaya el-Kebir, souvent dorloté par sa tante Jouhra, souffre de l’exclusion au sein de sa propre famille, de sa mère qui le voyait auparavant comme la fierté des Afaya, mais aussi par la volonté d’un père à qui il « ne pardonnera jamais. » Avoir une baloche plus volumineuse qu’une autre aurait pu être synonyme d’unicité dans une société macho et patriarcale, mais chez les Afaya Bouqlaoui est une exception, il est plutôt monstre de foire, une curiosité. Les Afaya préfèrent le douillet au couilleux, ils chérissent Toufik l’efféminé et excluent Anzar Afaya el-Kebir l’asymétrique, le rêveur, le fou des dames matures, le poète absurde, l’amoureux du 7ème art.

Enfin, tout ça nous mène à nous poser la question du pourquoi du comment : pourquoi une telle fascination des couilles ? Eh bien, pour toutes les raisons qui font qu’Anzar Afaya el-Kebir les chérit et (beaucoup) plus si affinités. Elles referment la moitié d’un être humain, leur « Y » est l’avenir. Les roupettes « sont l’âme du corps masculin. L’essence de la vie. Le point de jonction. Le centre de la terre. La continuité ! La légende ! »[8] Et il n’a pas tort Bouqlaoui de les dorloter. La femme a son ovule qui ne peut être fécondé que par le spermatozoïde et ce dernier ne peut être produit que par le testicule. Ces bijoux de famille forment donc le point culminant de la vie. Ils unissent les êtres et produisent l’amour.

Pour ne pas conclure sur une overdose de testicule, sachez quand même que Anzar Afaya el-Kebir est plus que ça. Dans ce miel de la sieste, il nous apprend l’amour, un sentiment qui balade entre folie et raison. Et en parlant de folie, Le miel de la sieste remplit parfaitement son quota de délire. Entre transformations, amour surréaliste et récit allégorique Anzar Afaya el-Kebir divague entre Nadja, La métamorphose et Les Mille et Une Nuits, et comme les Contes fantastiques de Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, certainement une influence de Madame Tuula l’ambassadeur de la République Démocratique Allemande, Anzar Afaya el-Kebir dans son propre roman s’essaye au grotesque, au fantastique et au surréalisme. Il invoque les fantômes, notamment celui de son père pour traiter des relations père-fils. Le miel de la sieste permet aussi d’approcher la question de l’exil, des conflits communautaires et, d’une façon implicite, le sujet incontournable de la littérature algérienne des années 90 et qui hante jusqu’à aujourd’hui l’esprit des intellectuels à savoir la décennie noire.

 


[1] ZAOUI, Amin, Le miel de la sieste, Barzakh, Alger, 2014, p. 13.

[2] Ibid., p. 26.

[3] FREUD, Sigmund, Totem et Tabou, Payot, Lausanne, 2001, p. 86.

[4] ZAOUI, Amin, Le miel de la sieste, Barzakh, Alger, 2014, p. 33.

[5] Ibid., pp. 22-23.

[6] PONS, Christophe, Le Spectre et le Voyant, PU Paris-Sorbonne, Paris, 2002, p. 44.

[7] ZAOUI, Amin, Le miel de la sieste, Barzakh, Alger, 2014, p. 16.

[8] Ibid., p. 14.

 

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The Hateful Eight : Quand Tarantino remplace les flingues par des mots https://wellomag.github.io/thehateful8/ https://wellomag.github.io/thehateful8/#respond Sun, 17 Jan 2016 19:51:11 +0000 https://wellomag.github.io/?p=1562   Je n’écris pas les dialogues de mes personnages, je les fais parler entre eux.  — Quentin Tarantino, The Talk, 2013.   Qu’est-ce que c’est qu’un film de Tarantino ? Un Tarantino c’est des dialogues ciselés, un scénario percutant qui transpire le charisme quand il est joué par des comédiens qui eux-mêmes suintent la cool-attitude. Un […]

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Je n’écris pas les dialogues de mes personnages, je les fais parler entre eux. 
— Quentin Tarantino, The Talk, 2013.

 

Qu’est-ce que c’est qu’un film de Tarantino ? Un Tarantino c’est des dialogues ciselés, un scénario percutant qui transpire le charisme quand il est joué par des comédiens qui eux-mêmes suintent la cool-attitude. Un Tarantino c’est de la surenchère dans les coups qui rappellent les nanars des années 70. Un Tarantino c’est du sang, plein de sang, assez pour repeindre un studio de 20m² plafond compris. Un Tarantino c’est de la musique qu’on n’écoute pas mais qu’on ressent. Un Tarantino c’est de l’art, de l’exploitation qui donne la chair de poule, comme le grincement d’une craie ou d’un ongle sur un tableau noir (rassurez vous c’est un compliment). J’aurais pu dire comme la roulette du dentiste sur une prémolaire, ça restera un compliment, parce qu’un Tarantino ça donne vachement la chair de poule. Donc, imaginez tout ça en un seul film ! Et ce film, c’est The Hateful Eight, Les Huit Salopards en français (référence aux Douze Salopards de Robert Aldrich), son Huitième film, un huis-clos ou devrais-je dire Huit-clos (voilà, ça s’est fait, passons à autre chose.)

Bon, par où commencer ? Je vous annonce la couleur, The Hateful Eight est certes un western, mais ne vous attendez pas à voir un Django Unchained : Origins. Et puis, une critique, de ma part, d’un film de Tarantino, ne peut être que subjective et j’aimerais procéder d’une façon singulière pour parler d’un futur classique du cinéma. Comme chez Wello on aime faire les choses autrement, eh bien on va faire un faux-top huit des raisons qui font des Huit Salopards un film avec un grand f, comme ça ‘‘F’’. Fffffffilm.

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La distribution des Huit Salopards est composé d’habitués. On ne va pas tous les citer : Samuel L. Jackson et Tim Roth qui incarnent à eux tous seuls les piliers fondamentaux de la bande Tarantino et sous leurs airs classes permettent aux spectateurs de se plonger dans l’univers de Quentin ; Kurt Russell, badass attachant, le mec qu’il ne faut absolument pas énerver. Il est, en quelque sorte, le déclencheur des ennuis, celui qui poussent le bouchon un peu trop loin, la grande gueule quoi ; Michael Madsen, le revenant. Moins foufou que dans Reservoir Dogs, plus mystérieux et moins bavards, etc. Et Tarantino, comme d’habitude, a rajouté quelques noms à sa clique ; pas Walton Goggins, puisqu’il a déjà joué un rôle assez salopard dans Django Unchained, passé inaperçu malheureusement, mais ici, dans The Hateful Eight, il brille ! Il joue le rôle du Shérif Chris Mannix écrit sur mesure pour lui : un personnage naïf qui bouscule au fur et à mesure des chapitres du côté sombre de la réalité.

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Mais ce n’est pas n’importe qui. Walton Goggins, pour le décrire en une seule phrase : C’est le mec qui ose. Les fan-baroudeurs de Sons Of Anarchy savent de quoi je parle. Qu’est-ce que vous voulez que je rajoute de plus ? Bon, ce n’est pas suffisant. Goggins, c’est The Shield et Justified, deux séries remarquables et plusieurs seconds rôles dans des films « sympas », en gros Walton Goggins a de la bouteille.

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La nouvelle de l’équipe tarantinesque est Jennifer Jason Leigh. Que dire de cette femme ? C’est le seul personnage du film qui dit peu, elle l’ouvre rarement (je parle de sa bouche, au cas où). Son sourire sournois, coquard à l’œil et sa gestuelle faciale remplacent amplement les mots. Et je me demande ce que les féministes en pensent vu tous les sales coups qu’elle reçoit tout au long du film. Ils lui en ont fait baver, « ils l’ont désenchantée, meskina ! »

Ceux-là, à savoir Goggins et Leigh, ne forment pas de duo, non, mais incarnent, chacun dans son rôle, la fraîcheur du film de genre. Quentin Tarantino a toujours eu le don de ressusciter des comédiens morts dans le game, mais cette fois-ci il a intégré des nouvelles têtes pour moderniser en quelque sorte son casting et mettre sous la lumière des projecteurs des comédiens inattendus, que seul lui sait comment les chopper.

JJ Leigh, on se voit aux Oscars.

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Un Tarantino c’est des répliques cultes par-ci et de l’humour noir par-là, The Hateful Eight est un concentré de tout ça. Ça jacasse à mort. J’imagine le nombre de pages du scénario final du film. Ça jacasse, mais ça ne dit pas n’importe quoi. Les dialogues sont percutants, et constituent la quintessence majeure du long-métrage, un peu comme dans un polar.

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Quelques longueurs par-ci, par-là, mais la mayonnaise finit toujours par prendre chez Tarantino. Le texte immense du film prend son temps pour construire chaque personnage, dont la psychologie se façonne à ce qu’on finit par adorer les détester. Et en tant qu’amoureux du 7ème art, Tarantino n’hésite pas à faire des clins d’œil aux classiques du cinéma et à ses propres films aussi. (Je ne vous les cite pas. Participez au paratexte du film !)

Mention spéciale au monologue de Samuel L. Jackson qui raconte ce qu’il a fait à quelqu’un sous les airs de Douce nuit, sainte nuit jouée au piano par Demián Bichir… Un monologue qui va vous clouer le bec.

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Pour une poignée de dollars, La Bataille d’Alger, L’Oiseau au plumage de cristal, Il était une fois en Amérique… etc., ces films sans la musique d’Ennio Morricone ressembleront à des onomatopées dans le vent. Enfin, pas vraiment, mais quand même.

Quentin Tarantino a toujours utilisé les musiques d’Ennio dans ses films, mais cette fois-ci il a eu sa partition personnalisée, composée sans même qu’Ennio voit le film, pour se distinguer un peu de l’ambiance western dans laquelle il a nagé des années, puisqu’il a beaucoup donné à ce genre grâce à ses collaborations avec Sergio Leone notamment.

La partition du film, composée avec l’Orchestre symphonique national tchèque, se détache du style western et part dans des envolés magistrales et des ambiances angoissantes pour dépoussiérer un genre glorieux, et bon sang de bon Dieu que ça rajoute de l’effet au long-métrage. La partition accompagne la longue ouverture du film et annonce déjà la « badasserie » finale, puis enchante la suite dans un climat inquiétant.

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The Hateful Eight est un concentré du savoir-faire tarantinesque, on voit à travers ses comédiens, son amour du 7ème art. Ce film est un hommage à ce dernier et un cadeau pour les cinéphiles avérés.

Les plans contemplatifs de l’ouverture, les gros plans, la direction des comédiens, les plans symétriques, la photographie, le travelling circulaire, la violence esthétique… etc., tout y est pour séduire les vrais fans du style tarantinesque. Tu vas te régaler mon salaud !

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« La Mercerie de Minnie », là où se déroule l’action principale du film, devient un décor théâtral pour un huis-clos haletant, puisque cette mercerie invite les protagonistes à l’enfermement. Tout objet de ce chalet, cosy à sa manière, n’est pas là par hasard : la porte à un sens, le ragout aussi, le café surtout. Et puis, filmer cette mercerie où flotte les débris de flocons de neige, où la lumière d’un soleil timide pénètre pour éclairer les visages asséchés par le froid, le tout avec un vieux 70 mm Ultra Panavision, est un orgasme oculaire, alors là le voir ! Un film en 70 mm, c’est une expérience, ça change du numérique, complètement. Une image large, douce, chaleureuse et qui sautille légèrement (oui, c’est de la pellicule.) Les visages, la neige, les parois de la mercerie sont très détaillées, on voit même les flocons (et si on essayait de les toucher ?). La dernière fois qu’on a tourné en 70 mm remonte aux années 1960 quand même, avec le film Khartoum de Basil Dearden. J’imagine le plaisir qu’a pris le réalisateur au tournage quand on voit la précision des plans, le résultat de l’image sur le grand écran.

Voir Les Huit Salopards en 70 mm, c’est comme aller à l’Opéra !

Je risquerai même vous dire que c’est le plus beau Tarantino jusqu’à présent.

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Qui est qui ? Qui a fait quoi ? L’intrigue laisse la pression monte et invite chaque personnage à montrer sa vraie personnalité. Les dialogues sont écrits pour faire durer le suspense, puis une voix-off intervient dans les 2 derniers chapitres, quand ta vessie crie : « URINOIR », pour briser le 4ème mur afin de remettre de l’ordre dans ce tas de questions.

SM L JACK

 

Agatha Christie n’a qu’à bien se tenir, parce que The Hateful Eight pourrait facilement faire passer un Hercule Poirot pour un détective minable. On retrouve d’ailleurs chez le personnage qu’incarne Tim Roth un air british à la façon d’Hercule Poirot : même physique, coiffés par un chapeau et moustache qui impose le respect et invite au rire… et à un tea-time au passage.

Je vous entends dire : « Oui, 3 heures, c’est quand même chiant, non ? » Eh bien non, pas du tout, parce que trois heures aux côtés de Samuel L. Jackson, de Kurt Russell ou encore de Channing Tatum, est un régal. Je le répète, les dialogues sont géniaux et t’invitent carrément à participer à l’enquête.

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Un western… mais pas tout à fait, puisqu’on a l’habitude de voir des westerns poussiéreux qui se déroulent dans l’ouest américain, dans le Far West, et là Tarantino a troqué le décors chaud et rouge du désert pour l’enfer blanc du Colorado, le Monument Valley pour le Wyoming. Pas de duels-yeux-revolvers, par contre ça tire à mort sur les balgounettes (oui je dis blagounette et alors ?) et les monologues regard à l’horizon qui rappellent l’âge d’or du cinéma western des années 60 et 70.

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Le côté sauvage de la partie sud-ouest du Colorado rajoute de la violence au film. Pour réaliser The Hateful Eight, Tarantino s’est inspiré des séries westerns des années 60 (Bonanza, Le Grand Chaparral, Le Virginien). A cette époque-là, plusieurs de ces séries racontent des prises d’otage dans des huis-clos et ça finit toujours en cacahuètes, donc t’inquiète, un western sans coups de feu c’est comme Magnum sans moustache, et The Hateful Eight remplit parfaitement son quota de violence, d’hémoglobine, de tirs, ainsi que d’autres joyeusetés. On est dans un film de Quentin Tarantino après tout, le mec s’est gavé de nanars de série B et de films d’exploitation avant de devenir réalisateur.

The Hateful Eight est un hommage au western. La réalisation est différente des westerns classiques à la Sergio Leone ou à la John Ford par son aspect thriller et polar. Le déroulement des événements rythmés par la musique d’Ennio nous met dans l’ambiance des films d’horreur des années 80, sans le jump scare tout de même. Cette ambiance thriller se fond dans l’enquête et la recherche des indices pour nous offrir à travers les dialogues un moment de films noirs à la Hitchcock.

La neige, l’enfermement, la musique d’Ennio encore une fois et Kurt Russell au passage, est incontestablement un clin d’œil à The Thing de John Carpenter, que le réalisateur cite comme référence principale. The Hateful Eight a aussi un peu d’un Reservoir Dogs. L’expérience huis-clos a déjà été exploité dans ce dernier, on retrouve d’ailleurs des têtes de la bande colorée : Mr Orange, Mr Blonde et Mr Brown en voix-off. Donc le western y est, mais sous une autre forme.

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Cette deuxième raison concerne les derniers chapitres du film, mais pas que, et vous l’expliquer serait du spoil et je ne veux pas me faire lyncher en place publique (ou encore être viré). En gros, l’humour, pas souvent drôle, des huit salopards va vous faire réfléchir. Les propos abjectes ou racistes que tiennent certains, blancs qu’ils soient ou noirs, sont proclamés dans le but de témoigner de la haine que les hommes ont à cette époque-là, à savoir l’époque d’après-guerre de Sécession.

On est habitué chez Tarantino à de l’humour noir, mais dans ce film il va encore plus loin. Les blagues tranchantes qui précèdent les silences laissent le spectateur dans l’ambiguïté, puisque les répliques cinglantes et irritantes mettent au premier plan l’envie qu’a le réalisateur de dénoncer, à sa manière bien entendu, certains faits de la société contemporaine sans tomber dans le mélodrame abyssal.

The Hateful Eight est donc un film qui sous ses airs d’arme de distraction, produit de divertissement, vise à sensibiliser ses spectateurs intelligemment.

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La raison uno c’est que c’est un Tarantino, et rater un Tarantino est un blasphème dans la religion cinématographique que les apôtres cinéphiles ne pardonnent pas.

Brûle dans l’Enfer Wiseau, blasphémateur !

Ce huitième film semble être la quintessence de l’univers de Quentin Tarantino. Dans The Hateful Eight, il a troqué le postmodernisme pour la linéarité… ou presque : moins déroutant, plus précis, longueurs, dialogues ficelés, et c’est cela qui divise en terme d’avis. Certains le considèrent comme le film le plus abouti du réalisateur, pendant que d’autres parlent de la vanité du style tarantinesque.

Quentin Tarantino et Robert Richardson sur le tournage des Huit Salopards. Caméra Ultra Panavision 70 mm.Quentin Tarantino et Robert Richardson sur le tournage
des Huit Salopards. Caméra Ultra Panavision 70 mm.

Si vous n’aimez pas, je comprendrai si c’est votre premier Tarantino, quoique je vous encourage à regarder ses classiques. Quant aux fans du Mr. Brown en peignoir rouge, ils vont y trouver leurs comptes.

Je finis par ces mots de Joann Sfar, qui dit :

La réalité, c’est qu’on ne peut pas prendre plaisir à The Hateful Eight, car c’est un film grave, fait pour blesser. Si cette blessure pouvait susciter une réflexion plutôt qu’une moue d’enfant qui n’a pas eu la sucrerie qu’il attendait, ça serait formidable […] Lorsqu’on réfléchit encore à un film près d’une semaine après l’avoir vu, c’est qu’il s’agit d’un grand film.[1]

[1] Cliquez ICI pour lire l’intégralité de la publication de Joann Sfar sur Facebook.

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Comment c’est loin : un feel-good movie à voir au lendemain de l’heure où je me couche https://wellomag.github.io/comment-cest-loin/ https://wellomag.github.io/comment-cest-loin/#respond Sat, 19 Dec 2015 13:17:02 +0000 https://wellomag.github.io/?p=1366 *Essayer en un seul titre de résumer l’article, parler de procrastination tout en plaçant une référence à la bande son du film… c’est pas facile. *Article à lire avec la voix d’Orelsan. Un rappeur qui s’improvise réalisateur : mauvaise idée. Quand on y pense, on se dit que c’est perdu d’avance, mais comme ils disent : « il ne faut […]

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*Essayer en un seul titre de résumer l’article, parler de procrastination tout en plaçant une référence à la bande son du film… c’est pas facile.
*Article à lire avec la voix d’Orelsan.

Un rappeur qui s’improvise réalisateur : mauvaise idée. Quand on y pense, on se dit que c’est perdu d’avance, mais comme ils disent : « il ne faut pas juger sur les apparences. » Comment c’est loin se révèle être une très bonne ode à la pote-attitude, une comédie qui prend à la légère le côté looser de deux anti-héros pour exprimer violemment une réalité qui touche une jeunesse qui ne suit pas vraiment à la règle le file de la société.

Buddy movie x Comédie musicale x Bromance

Première réalisation d’Orelsan qui ne s’éloigne guère du schéma narratif qu’il entreprenait dans ses disques, seul ou avec son binôme Gringe. L’intrigue est basée sur un ultimatum, faire en 24 heures ce qu’ils n’ont pas pu faire en 5 ans : pondre un bon morceau de pera. Mais en tant qu’apôtres de la procrastination, accepter le challenge et se lancer dans la productivité ne sont pas les réponses premières à l’ultimatum, au lieu de ça ils restent bloqués comme deux connards dans un abribus à se raconter des histoires stupides ! Stupides ! Stupides.

comment-c-est-loin-Orelsan-et-Gringe-au-cinéma-00

Comme Oxmo, Orel’ et Gringe prennent la Slow Life, mais pas du bon côté. Entre cuite au beau matin, vie monotone, boulot sans avenir, mensonge et fainéantise, la slow life se transforme en cercle vicieux. Le genre de cercle qui donne envie de tout faire sauf de mourir vieux.

Dans une Odyssée provinciale, tels des Ulysse, ils vont se lancer dans une traversée de remise en question. L’ultimatum leur jette la réalité en face : deux adultes trentenaires qui laissent passer le temps, qui glandent et trompent l’ennui dans des alcools prémélangés. Le temps d’une journée, ils vont se détacher de cette réalité pour passer un examen de soi et coller les morceaux qui clochent de leurs existences. Cette déconnexion va leur permettre de gagner en maturité et d’écrire un rap qui « parle à tout le monde. »

Le scénario est rythmé par des dialogues profondément réalistes, des dialogues qui ne surenchérissent pas. Le texte prolonge parfaitement la musique du film, qu’il soit à capella ou sur les prods de Skread. On retrouve l’univers doux-amer des Casseurs Flowters, les punchlines et les jeux de mots pourris qui ont fait la réputation du groupe, mais on retrouve aussi leur côté touchant et poétique à travers des tirades personnelles telles que Quand ton père t’engueule ou Le mal est fait avant de s’achever en apothéose par Inachevés.

Franchement, honnêtement, sincèrement, comment c’est beau

Au-delà de la musicalité des dialogues, du jeu naturel des comédiens, qui ne sont d’autres que les copains des Casseurs Flowters ; Comment c’est loin est beau, un peu comme une suite de séquences spontanées qu’on tourne à l’arrache et qu’au final on se rende compte que ce n’est pas aussi mal. Où est-ce que je veux en venir ? Eh bien, Comment c’est loin est un film à petit budget dirigé par un rappeur qui a réussi à accoucher d’une toile animée dans laquelle jouent des personnages attachants.

Epaulé par le réalisateur Christophe Offenstein, Orelsan réussit à faire de la ville de Caen un parfait décor pour des plans de contemplation dans des terrains vagues où les personnages se sentent minuscules ; allégorie du manque, métaphore de la solitude. Par des mises-en-scènes simples et précises et des plans-séquences, Orelsan célèbre la glandouille et l’ennui à grand plan. Il saupoudre chaque scène par une authenticité personnelle : il fait intervenir sa propre grand-mère, il transforme un abribus en cadre théâtrale absurde, il s’amuse du nom d’un bar, L’Embuscade, pour exprimer la dépendance à l’alcool et à la party-attitude, etc.

Comment c'est loin Orelsan1

Comment c’est loin s’éloigne des clichés des comédies musicales pathétiques qui font dans la redondance des répliques et dans la mièvrerie des paroles, pour offrir au spectateur un film rafraîchissant qui explore ledit genre d’une façon atypique.

Un humour subtil et recherché, un scénario de qualité et des rôles sincères, une photographie et une réalisation cadrées, un enchaînement d’émotions post-vannes-trashs, des références pop-culture qui glissent dans le ventre des dialogues, etc. Comment c’est loin est une aventure originale d’une bande d’Ulysse rétro-futuriste, tourmentée dans une pluie de questions venue prendre possession du cinéma français, un cinéma loin d’être bloqué. Influencé par des films de même genre comme Clerks : Les Employés modèles de Kevin Smith ou encore Frances Ha de Noah Baumbach (qu’on recommande chaudement !), Orelsan a réussi un pari, celui de réaliser un buddy-movie sur la procrastination tout en gardant une vision lucide mais personnelle sur le remettre-au-lendemain-ce-que-l ‘on-peut-faire-le-jour-même. Et l’effet secondaire n’est pas forcément mauvais.

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Kontre Jour #1 : Ce qu’ils lisent https://wellomag.github.io/kontre-jour-1/ https://wellomag.github.io/kontre-jour-1/#respond Fri, 30 Oct 2015 21:46:56 +0000 https://wellomag.github.io/?p=1237 Un livre, qu’il soit roman, recueil de poésie, essai ou ouvrage théorique, ça reste un univers de lettres dans lequel gravitent mots et constellations poétiques. On a tous, ou presque, un livre de chevet, un livre fétiche, cette petite pépite en papier qui nous a émerveillé un certain temps et qui nous émerveille toujours par […]

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Un livre, qu’il soit roman, recueil de poésie, essai ou ouvrage théorique, ça reste un univers de lettres dans lequel gravitent mots et constellations poétiques. On a tous, ou presque, un livre de chevet, un livre fétiche, cette petite pépite en papier qui nous a émerveillé un certain temps et qui nous émerveille toujours par son verbe lumineux. On en parle souvent de ce livre, mais pas assez en réalité. Quand une personne entame une conversation là-dessus on la chope par le bout des oreilles pour la saouler ou l’inviter dans le côté clair de la force livresque que régit notre « roman » – parce que c’est souvent un roman – préféré.

Wello a décidé d’en parler de ses livres préférés, mais avant cela, on est allé à la rencontre de quelques personnalités algériennes qui s’activent dans différents domaines (littérature, musique, art, cinéma… etc.) et on a fait une petite causette autour de leurs livres préférés, histoire d’avoir une bonne liste de bouquins pour entamer sous un drap de mots l’année 2016 qui pointe le bout de son zen.

On leurs a posé la question qui tue : Quel est le livre qui t’a marqué (ou ton livre de chevet) et pourquoi ? Certains n’ont pas trouvé de difficulté à répondre à notre question et nous ont balancé leur bouquin à la gueule, leur « Ze book » fétiche, d’autres on les a un peu poussés à choisir.

Samir

Samir Toumi, auteur de Alger, le cri et maître des lieux de « La Baignoire Expérience » nous avoue : « C’est clairement Zola qui m’a donné envie d’écrire. » en parlant du poids lourd du naturalisme. « Le livre qui m’a donné envie d’écrire c’est un roman de Zola. Un des Rougon-Macquart. La Conquête de Plassans, qui a été mon premier de la série. » dit-il. Zola, l’auteur observateur de la société des hommes de son temps raconte dans La Conquête de Plassans « la manipulation religieuse et la vie des bigots… Et comment la désagrégation sociale apparait, même dans le spirituel. » rajoute Toumi. Zola traite aussi dans ce même livre la question religieuse et nous montre avec délectation la manipulation de l’Eglise, complice du pouvoir politique, utilisant la piété des fidèles les plus naïfs. Certains sont émerveillés par le style, d’autres par la langue, mais pour Samir Toumi « je devais avoir 14 ou 15 ans » nous dit-il, tout était bon dans La Conquête de Plassans. Il poursuit : « J’ai été fasciné par la précision des descriptions, des caractères, des petits défauts de la psychologie humaine. Oui, par la précision…. Et du côté intemporel des mécanismes psychologiques et sociaux. »

Samir Toumi nous résume ce livre en deux petites phrases : « C’est le prêtre ambitieux et la bourgeoise complètement barge. Et surtout la manipulation religieuse et l’hystérie féminine. » Et ajoute, en parlant certainement de Marthe Mouret, un des personnages de La Conquête de Plassans : « Freud aurait adoré avoir la dame comme patiente. »

A nous maintenant de nous intéresser à la littérature du XIXème siècle et pour commencer, suivant le conseil de Samir : un Zola.

Voilà, voilà, La Conquête de Plassans : check.

ZOLA, Emile, La Conquête de Plassans, G. Charpentier, Paris, 1879.

 

Meryem

Meryem Medjkane, une comédienne qu’on a adorée notamment dans Jours d’avant de Karim Moussaoui, dans Les Terrasses de Merzak Allouache ou encore dans le dernier clip de Sofiane Saïdi, trouve notre question « très difficile. » Elle nous dit : « Beaucoup de livres m’ont marqué, des lectures très différentes en plus. » Elle a hésité entre deux très beaux romans, à savoir Les jeunes filles de Henry de Montherlant et Les cités de la nuit écarlate de William S. Burroughs. Elle a fini par choisir le dernier. Et pour cela, elle a dû répondre à notre question existentielle « pourquoi ? » afin de justifier son choix, parce que chez Wello, on nous l’a fait pas à l’envers : un choix égale une justification, on est méthodique, mais sympathique.

Elle trouve Les cités de la nuit écarlate « foudroyant de poésie, de folie, de liberté, il nous entraîne dans les dédales obscures d’esprits détraqués, forcément beaux. Son œuvre est dévorante d’intensité. » Et ajoute que c’est « comme en amour, on ne sait pas pourquoi… Des rencontres merveilleuses… »

Meryem, on te comprend, et on ajoute Les cités de la nuit écarlate à notre liste pour bien l’aimer.

Bien, Les cités de la nuit écarlate : check.

BURROUGHS S. William, Les cités de la nuit écarlate, C. Bourgois Editeur, Paris, 2009.

 

Ahmed

Ahmed Mimoun, punchlineur professionnel et « griffonneur d’échange verbal entre deux grillées de la cervelle », auteur des Allumés, confirme « le livre qui m’a vraiment marqué, c’est 1984 de George Orwell. Je pense que ce roman n’est plus à présenter », mais entre deux contrôles des douanes Big Brotherienne, il lit Le Philosophe nu d’Alexandre Jollien. Qui c’est donc celui-ci, ce Philosophe nu ? « Un gars moderne, occidental vivant dans une métropole. Bourré de complexes par rapport à son physique chétif, à son statut social… etc. » nous apprend Ahmed. Il rajoute : « Passant sa vie à se comparer aux autres, avec toutes les frustrations, émotions, sentiments qui vont avec, avec une profonde conviction personnelle du looser. Et un beau jour Il commence petitement à remettre tout ceci en question. A apprendre à ne plus se comparer, ne plus jalouser, faire connaissance avec lui-même en tant qu’être unique, avec ses bons et mauvais côtés, passant d’un état de dénigrement personnel à un état de quiétude sereine. » Voilà en gros. Le roman d’Alexandre Jollien suit l’évolution psychologique ou encore le destin d’un antihéros. Mais qu’est-ce qui fait de ce roman celui qui prend la place des autres sur la table de chevet ? Pour Ahmed, ce qui fait du Philosophe nu la brute de la bibliothèque c’est sa « lecture facile, avec des mots simples… Exactement ce qu’il faut pour bien finir une journée. » Et nous on est ravi. C’est le livre qu’il nous faut.

Donc, Le Philosophe nu : check.

JOLLIEN, Alexandre, Le Philosophe nu, Seuil, Paris, 2010.

 

SLIMANE

Slimane Sayoud, artiste aux multiples talents qu’on a vu à l’œuvre dans Kounti Tgouli des Jaristes, contrairement à Meryem Medjkane, n’a pas eu du mal à répondre à notre question et il nous le fait savoir, « je réponds directement à votre question » nous jette-t-il sympathiquement, « le livre c’est Comprendre l’Empire d’Alain Soral » poursuit Slimane. Pour ceux qui ne connaissent pas Alain Soral, c’est l’un des défenseurs de la liberté d’expression, et il n’hésite pas à pointer du doigt ceux qui osent la piétiner. Sa grande gueule (que je tolère personnellement) lui a valu le titre d’Infréquentable, aux côtés de Dieudonné et pleins d’autres.

Slimane Sayoud nous dit : « Ce livre m’a trop marqué parce qu’en le lisant j’ai eu l’impression de lire un texte d’un écrivain des années 20. » Années 20 ? Ça nous fait penser aux Années folles : Jazz, cabaret, culture populaire, Fitzgerald, Paris, Picasso… etc., mais non, pour Soral, c’est plutôt la Grande Dépression. Il dénonce le pouvoir et les lobbys, il traite l’actualité d’un œil critique et c’est ce qui plait à ses lectures. « Comprendre l’Empire m’a beaucoup plu parce que ça parle de la sociologie du mensonge et de la domination » nous avoue Slimane, il poursuit « c’est un mec très engagé et il n’a pas peur de dire la vérité. Il croit vraiment à la liberté d’expression et il s’exprime librement. »

Après quelques lectures romanesques, il est temps d’entamer un essai pour comprendre (ou pas) ce que les médias appellent le « Complot américano-sioniste international. » Et on dit tous merci à Slimane Sayoud.

Comprendre l’Empire : check.

SORAL, Allain, Comprendre l’Empire Demain la gouvernance globale ou la révolte des Nations ?, Editions Blanche, Paris, 2011.

 

NABILA

Nabila Dali, une chanteuse polyglotte qui sait bien fusionner de sa voix la chanson berbère et la musique celtique, nous dit que le livre qui l’a le plus émue c’était Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes. « J’ai fait des études littéraires, c’était un des livres de mon programme. » nous dit-elle.

Des fleurs pour Algernon est considéré comme une des œuvres de la littérature SF les plus marquantes de l’histoire. Elle a influencé plusieurs écrivains, à savoir Ray Bradbury, Bernard Werber ou encore Isaac Asimov. « Et bien qu’il ait été écrit il y a plus d’un demi-siècle, je le trouve encore très actuel » nous dit Nabila, puis rajoute : « très bien écrit et aussi très triste. » Et c’est cela, son style fluide et son degré d’émotion, qui font de ce livre une pépite à découvrir.

Comme La Conquête de Plassans qu’a choisi Samir Toumi, Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes est « un livre intemporel et tristement en cohérence avec notre réalité » trouve Nabila Dali, ce qui lui donne le mérite d’avoir une place dans notre liste de livre à lire en 2016 au coin du feu… ou au coin tout court.

Des fleurs pour Algernon, check.

KEYES, Daniel, Des fleurs pour Algernon, J’ai Lu, Paris, 1972.

 

SOFIANE

Sofiane Saïdi, musicien, auteur-chanteur-compositeur, qui manie bien la chanson traditionnelle algérienne et occidentale (preuve Gasbah Ya Moul Taxi premier single de son album El Mordjane qui sortira le 13 novembre.), nous conseille Sexus d’Henry Miller, un livre qui a été interdit pendant des années. Sexus est le premier volet de la trilogie La Crucifixion en rose. Pourquoi Sexus, « parce jeune, on nous inculque par le silence ou par le mot magique ‘‘3ayb’’ de ne pas parler de sexe » nous dit Sofiane, alors qu’il le faut.

On ne naît pas par le nombril, avoir l’envie de faire l’amour est instinctif, on est des êtres humains après tout. Et puis, les femmes ne sont pas des monstres, en fait, on vous a menti, « très jeune, on est séparé des filles dans la rue, séparé de nos voisines, voir même de nos cousines » rajoute Sofiane à ce que disait Fellag, à savoir « Dieu a créé l’homme et la femme pour être ensemble et nous on les a séparés. »

Sexus d’Henry Miller et sa lecture dans les dédales parisiens étaient une révélation pour Sofiane Saïdi : « Alors plus tard, une fois venu en France, la vie parisienne et la lecture de ce livre ce fut une révélation. »

Je vote pour que Sexus d’Henry Miller soit une lecture obligatoire à partir du lycée. Qui est avec moi ? Bon, j’ai quand même le vote de Sofiane Saïdi.

Sexus : check.

MILLER, Henry, Sexus, LGF, Paris, 1997.

 

Sihem

Sihem Benniche ou Sam Paulla, poétesse, slameuse et animatrice au Café littéraire de Béjaïa, élue Poétesse d’Or de Béjaïa en 2012 par La Ligue des Arts Dramatiques et Arty Show, gagnante du concours national du slam en 2015 et a représenté l’Algérie à la Coupe du monde de slam qui s’est déroulée à Paris en juin 2015, nous a livré une tirade alléchante sur La Désobéissance d’Alberto Moravia. Avant de nous parler de ce livre et en réfléchissant sur les mots à dire pour sublimer son livre le plus marquant, Sihem « découvre que ce n’est pas chose aisée de parler d’un livre qu’on a lu y a très longtemps » nous avoue-t-elle, mais vu sa réponse, j’en doute.

Pourquoi donc La Désobéissance ? Eh bien, « J’étais adolescente quand je l’avais lu. Et j’étais un peu le rat des bibliothèques de mon cercle. Quand je suis tombée dessus, je l’avais – si mes souvenirs sont exacts – lu d’une traite. La première chose qui m’avait attirée était l’intitulé : La Désobéissance. Le titre avait enflammé mon imagination ; désobéissance, cela devait assurément dépasser l’indiscipline, je voulais que le livre aborde l’insoumission, la révolte, la rébellion… et j’étais loin d’imaginer à quel point c’était le cas. Lucas, un jeune adolescent issu d’une famille aisée, élève assidu et enfant aux premiers abords, obéissant et sage mais gravement malade. Quand on est jeune lecteur, on s’identifie aisément au personnage principal.  Ce que j’ai fait ! Surtout que j’avais beaucoup de points en commun avec le personnage. Comme lui j’étais gravement malade, hyper sensible et solitaire. Luca m’était très séduisant comme héros ; sa maladie et sa sensibilité l’avait poussé à s’entretenir sincèrement et sans détour avec lui-même. Il s’était laissé plonger dans le fin fond de son être, de son égo et n’était pas allé de mains douces pour nommer les choses ou comprendre son monde. Le monde lui était hostile, étranger.

Il rejetait beaucoup les règles. La morale et les convenances le répugnaient.  Mais au lieu de se renfrogner, il prenait son pied en s’adonnant à un jeu, un jeu dangereux qui failli lui coûter la vie.

Je me rappelle surtout de l’impression que j’avais en lisant le livre. J’éprouvais le même plaisir que Luca quand il s’adonnait à des « expériences. » Je sentais en même temps que lui, l’adrénaline monter en moi, j’étais éprise de vertiges et je ressentais la délivrance à laquelle il aspirait et que personne ne comprendrait, surtout venant d’un adolescent. Comme lui j’aspirais à une liberté loin des lois et des convenances qui écrasent, loin de la maladie qui paralyse… qui limite. Comme lui je les rejetais, les refusais, les dédaignais et surtout comme lui j’aimais le risque. La Désobéissance était pour moi le passage obligé pour parvenir à libérer son esprit et son corps. » répond-elle modestement en rajoutant « tout ça m’a donné l’envie de le relire. » Alors là, nous !

La Désobéissance, check.

MORAVIA, Alberto, La Désobéissance, Gallimard, Paris, 1973.

 

Wello & you

Voilà, notre liste est bien entamée, ce qu’il vous reste à faire c’est de la compléter. Faites comme Samir, Ahmed, Meriem, Slimane, Sofiane, Sihem et Nabila, dites-nous quel est le livre qui vous a le plus ému ou quel est votre livre de chevet, parce qu’on est des curieux chez Wello et on veut tout savoir.

Quant à l’équipe Wello, elle vous conseille :

  • La compagnie des Tripolitaine de Kamal Ben Hameda.
  • Les Fleurs d’Hiroshima d’Edita Morris.
  • Jamais sans ma fille de Betty Mahmoody.
  • Le Traité des Cinq Roues de Miyamoto Musashi.
  • Mein Kampf d’Adolf Hitler.
  • L’Aleph de Jorge Luis Borges.
  • La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole.

 

 

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Meursault, contre-enquête : connaissons-nous assez M’ma et ses fils ? https://wellomag.github.io/meursault-contre-enquete-mma-et-ses-fils/ https://wellomag.github.io/meursault-contre-enquete-mma-et-ses-fils/#respond Sat, 03 Oct 2015 19:50:35 +0000 https://wellomag.github.io/?p=1053 Accoudé au comptoir d’un bar dans les hauteurs d’Oran, Haroun livre sa propre histoire d’un assassinat qu’il qualifie de lâche et d’un jugement absurde. Son enquête à travers les rues d’Alger et de la plage qui a englouti un corps et une identité, ses périples fatigants et rocambolesques avec sa mère à la recherche de […]

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Accoudé au comptoir d’un bar dans les hauteurs d’Oran, Haroun livre sa propre histoire d’un assassinat qu’il qualifie de lâche et d’un jugement absurde. Son enquête à travers les rues d’Alger et de la plage qui a englouti un corps et une identité, ses périples fatigants et rocambolesques avec sa mère à la recherche de la vérité et sa présence presque mise à l’ombre par le fantôme de Moussa nous montrent ici l’envers d’un roman célébré par tous et d’une Algérie pré et post-colonialiste. Il raconte l’autre face de l’histoire afin de rétablir un équilibre, ce qui ne fut jamais fait, même après l’Indépendance de l’Algérie.

Haroun, un personnage élevé sous l’aile d’une mère silencieuse hantée par le fantôme de son autre fils. Il vit à l’ombre d’un pseudo-martyr non reconnu. Son but, au long de son soliloque, est de dévoiler sa propre version des faits aux yeux de tous afin que nul n’oublie que ce qui a fait le succès d’un livre racontant un meurtre avec absurdité était la disparition d’un arabe, assassiné, dépourvu d’identité.

La quête de la reconnaissance identitaire mène Haroun et sa mère dans les coins sombres d’une enquête sans indices réels. Muni d’un article journalistique indiquant la disparition d’un arabe, assassiné par un français et englouti par une mer, la mère et le fils sillonnent Alger à la recherche d’une vengeance et font des rencontres au passage, parmi ces rencontres, une jeune étudiante nommée Meriem qui fait une thèse sur L’étranger. Meriem fait découvrir le livre à Haroun et celui-ci le cache à sa mère dans la crainte qu’elle l’oblige à le lui lire sans arrêt ou à l’éloigner définitivement de cette étudiante. Haroun se trouve alors dans l’obligation de ne rien dévoiler et donne des rendez-vous en cachette à Meriem, loin des yeux de sa mère, ce qui n’a pas marché, puisque celle-ci savait déjà qu’une chose se passait derrière son dos.

edipo-re-01-gFranco Citti dans le rôle d’Œdipe dans Œdipe roi de Pier Paolo Pasolini, 1967

Ce comportement de « protection abusive » de la mère est dû à la disparition de son enfant. Perdre un autre serait une chose terrible, alors elle traite Haroun d’un amour limite pervers. Cet amour pervers l’a même amené à tuer un homme, un Français, un roumi. Ce meurtre a été orchestré par M’ma pour proclamer la loi du sang. Obsédée par Moussa, elle l’oblige à l’aimer et à se méfier des autres. Cet amour du fils malgré lui envers sa mère, on peut l’expliquer, en quelque sorte, par la théorie de mère suffisamment bonne de Winnicott. Une surprotection qui pousse Haroun à se rapprocher beaucoup plus de sa génitrice, ce qui peut engendrer chez lui le désir inconscient de s’approcher sexuellement d’elle, ce que Freud appelle le complexe d’Œdipe (un interdit qui pourrait susciter la colère du spectre Moussa). Sa mère, la Jocaste de l’histoire se reflète en Haroun (l’Œdipe) et lui impose des contraintes.

Que voit l’enfant quand il regarde le visage de sa mère? ‘‘ Généralement, ce qu’il voit, c’est lui même. En d’autres termes, la mère regarde le bébé, et ce que son visage exprime est en relation directe avec ce qu’elle voit. ’’ Elle est son premier miroir, sa première référence quant à lui-même. Beau si elle le trouve beau, ce qu’il traduira par aimable, digne d’être aimé, de mobiliser l’attention d’autrui.[1]

Ainsi en s’approchant de sa mère et en s’interdisant l’amour de Meriem, une femme à qui il tient sans relâche, il se met alors dans la contrainte, une situation à priori insoluble. Haroun se retrouve au final entre l’amour et l’affection maternel et le désir sexuel de Meriem… Un dilemme, que faire ?

Cette situation qui exprime deux contraintes qui s’opposent est ce qu’on appelle double-bind, un concept qui s’est concrétisé et introduit dans le cadre des réunions interdisciplinaires des conférences de Macy sous l’impulsion de Gregory Bateson.

29Anthony Perkins dans le rôle de Norman Bates dans Psychose d’Alfred Hitchcock, 1960

Haroun développe, en quelque sorte, le syndrome Bates. On peut le comparer au personnage de Norman Bates puisqu’ils partagent tous les deux cette oppression de la mère qui les éloigne du monde réel. D’ailleurs, tout comme Norman Bates, Haroun a commis un meurtre pour satisfaire les désirs de la mère. On décèle aussi en chacun d’eux une frustration sexuelle qui les ronge de l’intérieur. Cette frustration est due, encore une fois, au comportement malsain de la mère qui les rabaisse et les éloigne des femmes et de la sexualité.

Les deux romans, de Kamel Daoud et d’Albert Camus, manifestent explicitement une interaction et une conformité qui laissent chez le lecteur une impression de déjà lu, cette impression est provoquée clairement par le discours des personnages et par le thème qui unit ces deux romans.

Cependant, on remarque que les deux romans s’articulent, dans les différentes intrigues, autour d’un thème principal commun: le désir de transmettre une histoire et de témoigner de l’absurdité du monde. Une absurdité exprimée par le procès de Meursault dans L’étranger et la non reconnaissance de l’Arabe dans Meursault, contre-enquête, ou encore le contexte dans lequel se déroule le récit, cette dernière est exprimée par Haroun dans une question rhétorique en disant : « Ça s’appelle comment, une histoire qui regroupe autour d’une table un serveur kabyle à carrure de géant, un sourd-muet apparemment tuberculeux, un jeune universitaire à l’œil sceptique et un vieux buveur de vin qui n’a aucune preuve de ce qu’il avance ? »[2] Cette question exprime l’absurdité de la situation : ressasser l’histoire de l’Arabe après des années, « une histoire qui remonte à plus d’un demi-siècle. Elle a eu lieu et on en a beaucoup parlé »[3], mais dans quel but ? Haroun affirme plusieurs fois au cours de son monologue que son histoire n’intéresse plus personne depuis l’Indépendance mais continue à la narrer pour donner sa version des faits du meurtre de Moussa.

A cet effet, pour Haroun, ainsi que pour sa mère, l’histoire de Moussa est considérée comme un héritage qu’il faut préserver et protéger de l’oubli, une mission qu’il faut accomplir afin que l’on reconnaisse son identité pour que mère et fils vivent enfin normalement.

L’histoire de Haroun ressuscite du monde des morts le fantôme de Moussa, qui revient dans chaque chapitre, dans chaque partie et dans chaque page du livre imposant son statut d’homme et du fils immuable. Un statut qu’il a façonné de son vivant et aussi après sa disparition à travers sa mère hantée par lui, qui ne pense qu’à lui, rêvant que son autre enfant soit comme lui. Cette pression que Moussa exerce tout au long du roman à travers ses apparitions soudaines dans la pensée des personnages laisse paraître un contrôle extrême sur le cours de leurs vies.

On remarque alors là, que Moussa constitue le centre d’intérêt de tous, tous soumis à sa volonté et dominés par sa présence. Ce qui fait que les autres se sentent insignifiants et deviennent donc les vrais invisibles de l’histoire malgré leurs présences physique dans le récit.

C’est ce que Bourdieu appelle la violence symbolique[4]. Un processus de soumission par lequel les dominés perçoivent la hiérarchie sociale comme légitime et naturelle et dans notre cas, les autres personnages acceptent cette violence morale par le biais de la reconnaissance identitaire, c’est-à-dire Moussa est le plus important de tous et ils doivent faire en sorte à ce que les autres le sachent en révélant la vérité de son assassinat. Ce qui les conduit alors à se faire d’eux-mêmes une représentation négative.

Le psychanalyste Alain de Mijolla analyse la façon dont les fantasmes d’identification peuvent conduire les sujets qui en sont la proie à vivre, souffrir et parfois mourir au nom d’un autre. C’est le cas de la mère de Moussa ou encore de Haroun. Ce dernier vit dans l’ombre de son frère et souffre d’un manque de personnalité puisqu’il est perçu comme la «copie» conforme de son frère Moussa. On trouve dans les écrits de Freud un certain nombre de remarques qui renvoient à ces fantasmes d’identification, il observe que le surmoi «ne se forme pas à l’image des parents mais plutôt à l’image du surmoi de ceux-ci.»[5] Haroun s’identifie en Moussa pour plaire à une mère. Il s’identifie à un mort, il se fond dans la peau d’un fantôme, hanté, manipulé par ce dernier. De Mijolla, affirme:

Nous ne sommes jamais des spectateurs anodins ou passifs, mais concernés au plus vif de nos propres identifications inconscientes passées, fantômes issus de notre histoire personnelle et d’une préhistoire familiale qu’il nous incombe de réinterpréter inlassablement.[6]

Il précise par ailleurs que les fantasmes d’identification permettent aux «Non-Morts de notre préhistoire familiale» de survivre, de se transformer en «visiteurs de notre moi», «hôtes fantasmatiques qui peuvent nous envahir un bref instant ou, plus dramatiquement, s’y incruster à jamais.»[7] Et c’est ce qu’on remarque chez la famille de Moussa, une famille hantée par le spectre de ce dernier. Le Non-Mort est donc Moussa qui survit à travers son frère. Un fantôme qui, en quelque sorte, prend l’apparence des autres pour visiter le monde réel et envahir l’espace d’Haroun. Il constitue la pièce maîtresse de Meursault, contre-enquête. Il s’impose même en prenant le rôle d’autres personnages, comme celui du serveur du bar à qui Haroun donne le nom de Moussa et qui n’est pas le seul : « Oui, le serveur s’appelle Moussa – dans ma tête en tout cas. Et cet autre, là-bas, au fond, je l’ai, lui aussi, baptisé Moussa. »[8] Ou encore dans un autre passage où il dit que : « Les gens dans ce pays ont l’habitude d’appeler tous les inconnus  ‘‘ Mohammed ’’, moi je donne à tous le prénom de ‘‘ Moussa ’’. »[9] A travers ces deux passages, on remarque alors que la seule obsession de Haroun est d’invoquer Moussa partout pour axer le fil du récit et centrer son enquête sur une injustice : le meurtre de son frère.

Moussa domine ainsi par sa présence masculine comme l’homme important du récit, qui met tous les autres à pied d’égalité, tous inférieurs à sa présence en tant que spectre et cette domination masculine s’entend par un habitus donnant à Moussa et aux autres personnages un rôle prédéterminé qui se manifeste ici par la supériorité d’un disparu à qui on doit rendre justice : Moussa doit être reconnu, et quant à Moussa: veiller implicitement en tant que songe à ce que les autres obéissent.

Killing an Arab interprétée par le groupe The Cure inspirée du meurtre de l’Arabe dans L’étranger, sorti en 1978.
BIBLIOGRAPHIE
  • Corpus :

DAOUD, Kamel, Meursault, contre-enquête, Barzakh, Alger, 2013.

  • Ouvrages théoriques et articles :

AQUIEN, Pascal, « Psychanalyse du spectre, ou les fantômes de Ted Hughes » in La Lettre et le Fantôme : Le spectral dans la littérature et les arts, PUPS, Paris, 2006.

BOURDIEU, Pierre, PASSERON, Jean-Claude, La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Éditions de Minuit, Paris, 1970.

BOZZANO, Ernest, Les Phénomènes de hantise, Alcan, Paris, 1929.

CAMUS, Albert, L’étranger, Gallimard, Paris, 1942.

DE MIJOLLA, Alain, Les Visiteurs du moi, fantasmes d’identification, Les Belles Lettres, Paris, 1981.

WINNICOTT, Donald, La Mère suffisamment bonne, Payot & Rivages, Paris, 2006.

[1] WINNICOTT, Donald, La Mère suffisamment bonne, Payot & Rivages, Paris, 2006.

[2] DAOUD, Kamel, Meursault, contre-enquête, Barzakh, Alger, 2013, p. 181.

[3] Ibid., p. 13.

[4] BOURDIEU, Pierre, PASSERON, Jean-Claude, La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Éditions de Minuit, Paris, 1970.

[5] Cité par DE MIJOLLA, Alain, Les Visiteurs du moi, fantasmes d’identification, Les Belles Lettres, Paris, 1981, p. 193.

[6] Ibid., p. 25.

[7] Ibid., p. 9.

[8] DAOUD, Kamel, Meursault, contre-enquête, Barzakh, Alger, 2013, pp. 34-35.

[9] Ibid., p. 37.

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Tokyo fiancée : l’esprit nippon à « fleur de peau » https://wellomag.github.io/tokyo-fiancee/ https://wellomag.github.io/tokyo-fiancee/#respond Mon, 21 Sep 2015 19:10:56 +0000 https://wellomag.github.io/?p=1015 Tokyo fiancée a tous les clichés d’un film à l’eau de rose : une histoire anodine d’un amour maladroit, qui vacille entre hauts et bas, mais Stephan Liberski n’en est pas resté là. Il a modelé Ni d’Eve ni d’Adam d’Amélie Nothomb à sa guise pour construire au final une ébauche de poésie parsemée dans […]

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Tokyo fiancée a tous les clichés d’un film à l’eau de rose : une histoire anodine d’un amour maladroit, qui vacille entre hauts et bas, mais Stephan Liberski n’en est pas resté là. Il a modelé Ni d’Eve ni d’Adam d’Amélie Nothomb à sa guise pour construire au final une ébauche de poésie parsemée dans une grâce belge qui ne pourrait que séduire le spectateur.

Avant de regarder Tokyo fiancée il faut s’imprégner de la sobriété du samouraï et de la légèreté de la geisha. L’aborder avec délicatesse et se laisser bercer dans son innocence. Faites confiance à un cinéma qui ne vous veut que du bien, et croyez-moi, l’amateur des films d’exploitation à la Tarantino et des thrillers sanglants sud-coréens, que l’eau de rose tu ne le sentiras point (ou bien quelques fois.)

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Tokyo fiancée est une succession de gestes bien maîtrisés. Des plans qui aspirent l’âme à travers les yeux globuleux d’Amélie, interprétée par Pauline Étienne, et un Lost in Translation complètement voulu dans le français approximatif de Rinri, joué par Taichi Inoue, mais on ne peut pas lui en vouloir puisqu’il est l’élève. La rencontre des deux protagonistes anticipe un présage d’un amour benêt, niais, mais sans compter sur la dextérité du cinéaste qui profite de cette fragilité pour faire du « maladroit » un prétexte aux comportements infantiles d’Amélie et à l’absurdité des propos de Rinri, qui forment d’ailleurs le pulpe de ce film.

Amélie est une vivante qui vit dans la vivacité des variations de la jovialité. Fragile, romantique, artistique, poétique, sa présence met de bonne humeur. Elle est le sakura du film : elle illumine chaque plan, chaque séquence. Son sourire invite le spectateur à aimer, sa tristesse est une bonne chose, elle reflète la réalité d’une situation qu’on ne nommera pas ici « exil » mais plutôt « dépaysement voulu ». Quant à Rinri, il dégage un mystère qui reste flotter tout au long du film. Élève, puis amant d’Amélie, il nous fait découvrir un Japon urbain, rurale, moderne mais qui reste tout de même dans une tradition pudique comportementale.

Un amour naît autour de la langue de Molière et enveloppe les deux tourtereaux dans un voile de regards coquins qui finit par les entraîner à passer à l’acte : l’amour physico-spirituel. Tout devient joyeux dans les yeux d’Amélie, la voix-off enchaîne des métaphores sur la vie, l’amour, la littérature et le dépaysement. Un dépaysement qui pousse la geisha des temps modernes à aller plus loin que les rêves, jusqu’à se perdre dans le froid brouillardeux des montagnes japonaises. Elle s’est égarée telle une brebis, cherchant le point essentiel d’une vérité qui la démange, un soupçon de vision sur le monde qui l’entoure, un point de départ vers l’absolu, une inspiration impossible qui pourrait la rendre l’écrivaine qu’elle aimerait être : un vieil auteur japonais… comme si l’absurdité de la réflexion ne suffisait pas.

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Amélie finit par retrouver le chemin de la raison, aidée par les créatures miyazakiennes du mont Fuji, mais un nouvel obstacle pointe le bout de son nez, celui du choc culturel. La relation d’Amélie et de Rinri transcende leurs différences ethniques, mais affaiblit leur amour plus qu’elle le fortifie. Deux cultures différentes, une communication approximative, deux personnalités opposées, tout ce qui excitait leur relation auparavant finit par bâtir un mur de silence entre eux. La voix-off perd, ici, son contrôle, dérape, n’arrive plus à gérer ses sentiments et finit par regarder les choses en face : ceci est une histoire d’amour, une histoire d’amour impossible. Le Japon échappe à Amélie, elle sent que le pays la rejette. Devenir un « vieil auteur japonais » est de l’histoire ancienne, ce qu’elle veut c’est planter ses racines dans le pays qui l’a mis au monde. Finalement, il ne sera jamais pour elle qu’un fantasme existentiel, une réalité insaisissable.

Stephen Liberski choisi la lucidité et la transparence dans sa réalisation. La lumière, les plans, la couleur, les déplacements de la caméra traduisent à travers l’image la chaleur du pays du Soleil-Levant et l’alchimie entre le futurisme et le traditionnel de la culture nippone. Il laisse en retrait la vie trépidante de la capitale nippone pour capter, à travers l’œil bien aiguisé de Hicham Alaouie (son directeur de photographie), l’arrière plan d’une ville qui se résumait auparavant au quartier de Shibuya. Il a trouvé le parfait équilibre entre l’élégance et l’exubérance du paysage japonais pour mettre au premier plan deux personnalités burlesques et les diriger ensuite pour capter l’essence de la romance dramatique. Et pour ne pas se détacher de cet équilibre, le réalisateur n’a pas hésité à théâtraliser son décor pour rendre hommage au , un théâtre japonais traditionnel religieux et aristocratique, on retiendra d’ailleurs ses scènes pour leurs esthétiques lyriques.

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Comme la perfection n’existe pas, quelques imperfections tachent sans salir la beauté de Tokyo fiancée. Le réalisateur ne réussit pas complètement à immerger le spectateur dans la culture japonaise, mais l’entraîne quand même, à partir des bribes séquentielles, vers ce qui pourrait être son Japon personnel. La personnalité faussement bobo-kawaï d’Amélie et l’apparition soudaine de personnages flous plongent quelques fois le film dans la mignardise, et l’épilogue, un peu bâclé, laisse le spectateur sur sa faim. Mais le film reste toutefois digne et assume ce côté nunuche.

Je conclue en détournant Hannibal à ma guise pour vous dire que Tokyo fiancée est un film qui se déguste avec des noix salées et un excellent Sprite. Il se veut Nouvelle Vague donc ne vous attendez pas à une grosse production, mais à un minimalisme sobre (et belge) et simple à apprécier tel une pierre précieuse sous une loupe.

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